Gros yeux deviendront petits

Tandis que hier soir, j’essayais de « refaire » mon avatar sur ma messagerie (et oui, ce n’est pas parce qu’on a passé 70 ans qu’on arrête de s’amuser), je me suis surprise à optimiser la forme de mes yeux qui me donnait un air bien plus jeune que la réalité. Il est déjà difficile de trouver un visage de grand-mère bien fripée, alors j’en ai conclu que le programme n’est pas prévu pour les vieilles…

Soit dit en passant quand je parle de grand-mère fripée ou de vieilles, rassurez-vous c’est là le terme le plus honorable découvert alors que je n’avais que 19 ans, durant l’apprentissage de ma vie de femme qui débutait en Afrique ! Rien à voir avec une « mauvaise image » de moi-même, bien au contraire, je suis vieille et heureuse de l’être !

Revenons à « mon regard sur mes yeux ». Certes, on ne se voit ni vieillir, ni comme les autres nous voient et notre propre miroir ne nous dit que ce que nous voulons bien y voir, avouons-le !

Ce matin, tandis que je sortais de la douche et m’appliquais une crème sur le visage, je fus époustouflée de voir à quel point je retrouvais ma maman dans le miroir.

Tout comme elle qui avait de grands yeux gris verts qui mangeaient son visage sur ses vieilles photos du siècle passé et dont elle disait, alors âgée de 80 ans, qu’ils ne ressemblaient plus qu’à deux merlans frits, je constatai, comme si je me regardais pour la première fois que mes yeux avaient « aussi disparu »… Pour en voir la couleur, je dois les ouvrir tout grands avec tout l’appétit qui me reste du plaisir de regarder, m’étonner ou m’exclamer devant ceux que j’aime. Et quand je souris, ils se ferment et se plissent, ne laissant apparaître plus qu’une ligne, un trait plus ou moins épais, comme si je fermais les yeux pour mieux voir… et oui, c’est bien cela, avec les années, la vue qui baisse et encore plus quand je pose mes lunettes, je grigne, je plisse les yeux et il ne me reste qu’une ligne un peu floue, partagée entre des sourcils aussi gris qu’épars et des paupières qui ont tendance à rejoindre les sourcils ou les pommettes (!)

C’est alors que je compris avec ravissement : non seulement vieillir est une belle chose comme je l’ai toujours dit et écrit, mais en plus, la nature nous a dotés de la capacité de fermer tout doucement nos yeux sur tout ce qui n’est plus nécessaire de voir, sur tout ce qui pourrait nous blesser, comme le soleil qui nous force à cligner des yeux pour les protéger.

Quelle grâce ! Quel cadeau merveilleux !

Je compris alors pourquoi, je vois beaucoup de choses différemment que 30 ans en arrière, non pas que j’aie tellement changé d’avis sur l’essentiel de la vie, ni de position dans certains aspects où il est nécessaire de se situer; oui j’ai évolué dans bien des domaines, j’ai essayé de suivre la génération qui emboîte mes pas, de ne pas vieillir dans le sens négatif de la personne qui se ferme au monde qui lui échappe.

Mais, ce qui me dérangeait horriblement « avant-hier » est devenu secondaire, inutile de s’y arrêter, parfois même vain d’en parler et encore moins de polémiquer lorsqu’on ne peut rien y changer, mieux vaut laisser la place à ceux qui ont encore la vigueur pour se lever et défendre une cause juste…

Et oui, petit à petit, notre vision change et cela se voit sur nos visages parce que le mécanisme lui-même de notre regard est fabriqué de sorte à nous protéger sur ce qui est désormais inutile de nous arrêter.

Ce matin, je saisis pleinement le sens de « fermer les yeux » de ceux qui quittent cette terre !

Tels un voile tiré entre deux actes au théâtre, nos yeux sont là pour mieux voir de l’intérieur. Combien de fois nous fermons nos yeux pour jouir d’un instant fort, pour s’imprégner d’une odeur, d’une ambiance, d’un lieu que nous retrouvons après longtemps.

Nos yeux sont les deux portes de notre âme par lesquelles nous exprimons, sentons et vivons chaque instant de nos vies et ce, jusqu’à notre dernier souffle.

Il est juste de les ouvrir sur la vie qui fleurit, sur les réalités que nous sommes appelés à gérer, maîtriser, entreprendre, poursuivre dans le but d’aboutir concrètement sur le chemin de nos espérances et de nos projets.

Et il est aussi bon de les fermer sur ce qui détruit, sur ce qui est stérile et vain.

Oui, nous commençons à les fermer parce que nous vieillissons et que nos visages se flétrissent, mais je crois que, comme l’enfant apprend inconsciemment à parler, marcher et prendre son indépendance en s’accrochant à tout ce qu’il trouve pour prendre son appui et sécuriser sa marche vers la vie, il arrive un temps qu’il  m’est impossible de « situer » dans le calendrier de ma vie, mais ce temps arrive progressivement sans faire de bruit et nous prépare à ne voir plus que ce qui édifie, ce qui construit, ce qui encourage, ce qui fait du bien et de fermer petit à petit les yeux sur ce qui divise, ce qui chagrine, ce qui fait mal à soi-même et à ceux qui nous entoure.

Dimanche passé j’ai reçu un message d’une de mes nièces : « Tu as le droit de vieillir ! » C’est l’une des plus belles phrases reçues alors que j’évoquais certaines limites atteintes ! Qu’est-ce que ça fait du bien lorsque notre entourage reconnaît et accepte de voir nos yeux se fermer petit à petit… avant de se fermer…

Oui, les gros yeux d’autrefois deviendront petits !

Je suis sincèrement émerveillée de voir à quel point nous sommes équipés de ce moyen d’autoprotection contre toutes sortes de choses qui détruisent notre être intérieur.

Allez faire un tour sur internet et cherchez « visages de personnes âgées » c’est magnifique et très parlant !

Peut-être qu’il existe des personnes plus âgées que moi qui ont encore les yeux grands ouverts et qui contrediront ce que je suis entrain d’écrire avec mon ressenti du jour.

Toutefois, j’ai croisé tellement de visage burinés par le temps, dont les yeux presque fermés ont été pour moi des guides et sources d’encouragement. Ils ont forgé ma certitude que vieillir est un privilège et que la vieillesse est une belle chose, comme le disait ma nièce à son papa hospitalisé « Papa, tu as de la chance d’être encore en vie à 86 ans alors que tant d’autres nous quittent sans avoir fait la moitié du chemin ici-bas ».

Je ne connais pas le nombre des jours qui me restent à vivre ici-bas et c’est très bien. Je suis tellement reconnaissante d’avoir les yeux toujours ouverts sur les beautés de la vie sans en nier les souffrances, et même si mes yeux sont passés du vert au gris, même s’ils ne pétillent plus comme me le disait une de mes soeurs, il y a quelques années, même si les maquiller ne servirait plus à rien d’autre que d’en accentuer les cernes, je suis heureuse de vivre ces magnifiques années dans des conditions optimales, auprès de l’homme de ma vie, entourée de mes enfants et petits-enfants tellement attentionnés envers moi, de toutes mes soeurs et familles, de mes nombreux amis, dans un univers fait de beautés naturelles extraordinaires où les saisons même décalées sont toujours là pour magnifier la splendeur de chaque mètre carré de notre environnement :

Je n’ai qu’un mot à dire, M.E.R.C.I à mon Dieu, Créateur de mes gros yeux devenus tout petits !

28 avril 2021/Tine

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